L’épisode 20 continue de raconter l’histoire de la Compagnie de Colonisation et de Crédit des Cantons de l’Est, à Woburn et à Mégantic. Les choses n’iront pas comme prévu.
Cette série est tirée du livre de Denis Beaulieu: »Jérôme-Adolphe Chicoyne, avocat, journaliste, agent d’immigration et de colonisation, entrepreneur, développeur, maire, député ». Elle comptera 31 épisodes, échelonnés jusqu’à la fin du mois d’avril.
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Temps de lecture estimé – 8 minutes
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À Mégantic, lorsqu’on parlait du moulin à scie, du moulin à farine et du magasin de la compagnie, on parlait des Moulins nantais ou de la Compagnie nantaise. Dans le canton de Woburn, lorsqu’on parlait de Channay, on parlait du village qui plus tard fut rebaptisé Saint-Augustin-de-Woburn. Le nom de Channay fut donné en souvenir du village de Channay en France, d’où venaient les ancêtres de J.A. Chicoyne.
En 1882 et au début de 1883, les affaires n’allèrent pas comme l’avait prévu J.A. Chicoyne : les dividendes attendus se faisaient encore attendre, la baisse pour la demande du bois en France se faisait déjà sentir, les finances de la compagnie étaient dans une position précaire, les colons n’arrivaient pas comme prévu et les investissements nécessaires à la poursuite des opérations manquaient toujours.

Cheminée des Moulins nantais à Mégantic. Source: Bibliothèque municipale de Lac-Mégantic, collection privée.
C’est ainsi qu’à l’été 1883, le bureau de direction de la compagnie à Nantes demanda à J.A. Chicoyne de venir rendre compte de son administration. Déjà, en 1881 et en 1882, J.A. Chicoyne avait réussi à calmer les inquiétudes des investisseurs français. Mais cette fois c’était plus sérieux. John I. Little écrit[1] :
À son arrivée à Nantes, Chicoyne découvre que Pingault, l’ex-éditeur du ‘’Pionnier’’, avait fait parvenir aux directeurs nantais des exemplaires du ‘’Progrès de l’Est’’, qui discréditait toute l’entreprise. Le journal rapportait que le marché du bois était saturé, que les employés étaient mécontents de leurs salaires et, surtout, que la compagnie menaçait de poursuivre le monteur des Moulins Nantais. Il attaquait personnellement Chicoyne, son ennemi juré, …
En dépit de ces attaques, Chicoyne réussit encore une fois à dissiper les craintes des directeurs. Il revint au pays avec l’appui moral des investisseurs français, à défaut de fonds supplémentaires.
Entre-temps, les affaires s’étaient envenimées dans les Cantons de l’Est. Un deuxième frère Bécigneul, du nom de Louis, envoyé pour enquêter sur les opérations de la compagnie durant l’absence de Chicoyne, affirmait ouvertement qu’on allait abandonner les scieries Nantais pour se consacrer surtout à la colonisation. Pis encore, les frères Bécigneul s’étaient gagné l’appui des responsables de la compagnie en l’absence de Chicoyne. Néanmoins, en décembre 1883, celui-ci pouvait annoncer un profit de $6 363.52, ce qui représentait un dividende de cinq pour cent. Mieux encore, la colonisation progressait suffisamment pour donner satisfaction au gouvernement et le magasin de la compagnie au lac Mégantic s’avérait rentable.
…
En fait, la compagnie eut raison de garder sa confiance à Chicoyne. Au cours de l’hiver 1883-1884, on procéda à la coupe de plus de quatre millions de pieds de bois, la scierie fonctionna sans problème, des colons achetèrent des lots du Domaine tandis qu’un groupe d’immigrants suisses arrivaient avec l’équipement nécessaire à la fabrication du fromage. Quand, en avril, tel que prévu, on vit flotter vers la scierie quatre millions de pieds d’épinette et un million de pieds de cèdre et de pin, on s’imagina que les tracas financiers de la compagnie étaient chose du passé. Pourtant, le désastre était imminent. En mai 1884, Chicoyne annonça l’effondrement du marché new-yorkais – la crise commerciale qui sévissait en Europe avait finalement touché l’Amérique. Le prix du bois chuta rapidement et, malgré les efforts de Chicoyne pour garder un budget équilibré, la majorité des profits de la compagnie provinrent du magasin.
Plutôt que de consentir à un ralentissement des opérations afin de minimiser les coûts, Chicoyne décida de leur donner une nouvelle orientation jusqu’à la fin de la crise. Même si, jusque-là personne n’avait fait de profit sur la vente des terres aux colons, Chicoyne fit l’acquisition de 2 200 acres de terres de la Couronne dans le but de mettre sur pied une seconde entreprise de ferme, du nom de ‘’Toutes-Joies’’.
…
Étonnamment, les projets de colonisation et de spéculation mis de l’avant par Chicoyne payèrent des dividendes. Le rapport annuel du bureau de direction de Sherbrooke, en date du 25 novembre 1884, révélait les réalisations suivantes : des immigrants suisses avaient loué la ferme du Domaine pour y opérer de petites fabriques de beurre et de fromage; des Canadiens français avaient acheté plusieurs lots du Domaine; la colonisation sur les lots du gouvernement, à Woburn, se révélait un succès, et l’on y enregistrait de bonnes récoltes; la construction d’un quai par le gouvernement avait accru la valeur de la propriété qui donnait sur la point sud de lac Mégantic; les lots dans la municipalité de Lac Mégantic prenaient de plus en plus de valeur; enfin, le magasin de Lac Mégantic avait enregistré un profit de 17 1/8% durant les onze derniers mois.
Le rapport concluait qu’avec un montant de $3 418.35 en caisse (ce chiffre allait bientôt prêter à controverse), la compagnie pourrait se développer à un rythme modéré sans recourir à de nouvelles souscriptions. Cependant, elle aurait besoin de fonds supplémentaires pour retenir son bois jusqu’à une reprise des prix.
Plus bas, nous retrouvons les états financiers de la Compagnie, au 31 octobre 1884[2]. On y voit que la Compagnie avait un actif de près de 100 000 $, une dette d’à peine 49 000 $ et un fonds de réserve de plus de 3 300 $. C’est ce rapport financier qui finalement mettra J.A. Chicoyne dans une position très critique.

État de situation de la Compagnie de Colonisation et de Crédit des Cantons de l’Est, au 31 octobre 1884.
[1] LITTLE, John I. op. cit. pp. 32-35.
[2] CENTRE D’HISTOIRE DE SAINT-HYACINTHE. Fonds Jérôme-Adolphe-Chicoyne : CH008/000/000/006.020 : État de situation de la Compagnie de Colonisation et de Crédit des Cantons de l’Est, au 31 octobre 1884, 1 p.
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Dans le prochain épisode, Chicoyne entreprend son quatrième voyage en Europe. Mais à son retour, c’est le début de la fin pour la compagnie et il devra démissionner. Cela n’empêchera pas la faillite. Il deviendra ensuite maire de Mégantic en 1886 mais ce sera un mandat de très courte durée.
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